Déc 052018
 
“Le jour où je suis devenu parent, je me suis trouvée face à un petit être dépendant de moi pour ses besoins fondamentaux. Alors que jusqu’ici je n’avais qu’à gérer ma propre personne, j’ai senti en moi poindre une lourde responsabilité : celle d’élever et d’éduquer un autre être humain, cette mission allait me prendre une bonne partie de ma vie.
Je me suis beaucoup documentée car je voulais bien faire : internet m’a beaucoup aidée, quelques livres aussi, des conseils de proches, des forums de jeunes parents… Et chaque jour le poids de mes responsabilités se révélait plus grand et parfois même me faisait un peu peur. En synthétisant les idées que j’ai trouvées, il me fallait allaiter mon bébé, puis lui fournir une alimentation bio et préparée par mes soins (tellement de cochonneries dans les plats industriels…), faire attention aux couches que j’allais utiliser, aux produits de soins également, ne pas choisir n’importe quel jouet (les prendre en bois ou en matières naturelles…), le prendre dans le bras, le porter en écharpe pour qu’il se calme (et me laisse les bras libres pour vaquer à mes occupations, ranger la maison, faire la lessive…), lui proposer la tétine (quoi que, je ne sais plus très bien), utiliser l’homéopathie (quoi que, je ne sais plus très bien non plus…), choisir le bon siège auto (ou peut-être un cosy)…
Une seule chose était claire dans mon esprit : faire de mon mieux pour apporter à mon enfant tout ce dont il a besoin, ces besoins étaient tellement nombreux… on m’avait prévenue qu’être parent était une lourde tâche. Tout me paraissait si clair et limpide il y a quelques mois lorsque j’apprenais la date d’arrivée de mon enfant.
Aujourd’hui tout me semble embrouillé et confus : j’ai beaucoup lu, regardé des vidéos, des reportages, et tout cela me perd encore un peu plus. J’ai trouvé tout et son contraire, je pensais bien faire et d’un coup je lis que ma pratique serait dangereuse pour mon bébé. “Je ne sais plus, je me sens perdue. “
Dans notre société actuelle, bien des parents vivent cette histoire avec leur enfant : ils savent, se documentent et ne savent plus très bien, sont perdus…
Cette incertitude ne ferait-elle pas, au fond, partie intégrante de notre rôle de parent? Serions-nous capables de l’accepter?
L’incertitude, c’est avouer que l’on fait de son mieux sans suivre de principe établi. Que l’on écoute son cœur, que l’on respecte cependant les principes évidents de sécurité (qui voudrait faire du mal à son enfant?), ou qu’il est nécessaire de se faire aider afin de s’en sortir mieux.
C’est apprendre que chaque jour est différent certains jours je peine à me lever, la journée est difficile, d’autres, elle passe à vitesse grand V, tantôt je suis heureuse et tantôt je suis triste. J’ai déjà rêvé de vivre heureuse au quotidien mais je me suis aperçue que ce bonheur n’était savoureux que lorsqu’il revenait après une période plus difficile ou moins faste. Et mon enfant, qu’en dire, depuis qu’il est là, j’observe que pour lui, c’est la même chose : des jours ponctués de sourires aux anges ou de fou rires et d’autres plus sombres où les pleurs prennent le dessus et m’épuisent. Je me suis fatiguée à tenter d’apaiser ces pleurs, j’en ai passé des nuits aux côtés de mon tout petit, des nuits blanches à m’inquiéter, à ne pas savoir, à pleurer moi même et à vivre un lendemain sombre, épuisée, sans patience…
Passée cette phase plutôt magique des premiers mois ou parfois des premières années en tête à tête avec lui, me voilà arrivée à ce moment de la séparation : il passera sa journée avec d’autres que moi. A la crèche, ils m’ont dit qu’ils allaient essayer de faire comme à la maison, je suppose que chez l’ass mat, c’est pareil. Cela me rassure : mon bébé gardera tout cela autour de lui, ce “petit peu de moi” dans son quotidien. Mais parfois cela n’est pas le cas, le rythme est différent à la crèche et puis à la maison, je récupère mon enfant tout déréglé, j’ai l’impression de ne pas le reconnaître, mais que lui font-ils? “C’est moi qui décide, c’est mon enfant!” Oui oui, c’est bien l’enfant que tu accompagnes, et comme l’écrit si justement Khalil Gibran : “vos enfants ne sont pas vos enfants” (http://www.poesie.net/gibran1.htm), ou comme le chante Linda Lemay : “Ceux que l’on met au monde ne nous appartiennent pas” (une merveilleuse chanson qui traite du handicap et de ce désespoir des parents dont les enfants ne pourront que difficilement ou même jamais accéder à cette autonomie : https://binged.it/2M5BgCw). Ces moments parfois difficiles m’ont appris qu’”il faut tout un village pour élever un enfant” (proverbe Ghanéen). J’ai appris que les habitudes différentes de cet autre lieu de vie de mon enfant ne seront pas celles de la maison et que c’est normal : mes habitudes à la maison sont effectivement différentes de celles que j’ai au bureau… Et puis à la maison, mon conjoint ou mes proches ne fait (font) pas comme moi et c’est plutôt bien pour mon enfant, il apprend la diversité, il apprend à apprécier le contact de chacun et varie les expériences : la voix est différente, le vocabulaire utilisé aussi, les gestes ne sont pas les mêmes (mais pourtant tout autant emprunts d’attention). Alors oui, cela a été un peu difficile mais j’ai appris (car on apprend beaucoup en étant parent, sans pourtant pour autant dire un jour que l’on sait vraiment), j’ai appris que mon enfant serait enrichi de toutes ces expériences diverses et variées, qu’elles renforceraient même ses apprentissages dans de multiples domaines. A vrai dire, je pensais qu’il serait perdu sans moi, peut-être même que cela m’aurait rassurée sur l’attachement que me porte mon enfant (il aurait de la difficulté à passer du temps sans moi, cela voudrait dire qu’il m’aime et que nous sommes bien attachés). En réfléchissant un peu, je me suis dit que ce rôle de maman est de toute manière unique et qu’il sera ce que j’en ferais; aussi, que chaque relation que mon enfant entretiendra avec une autre personne sera singulière, comme celle que j’ai avec lui. C’est comme cela que j’ai accepté que mon enfant vive des moments riches avec d’autres personnes, des personnes qui lui apprendront des choses différentes de ce que je lui apporterai, que je diversifiai ainsi sa palette d’expérience et que je lui permettais de se découvrir petit à petit (la maison est une chose, l’extérieur une autre, un lieu de découvertes illimitées!). Mon enfant a des goûts que je ne partage pas, il m’a fait découvrir de nouvelles choses et m’a parfois permis d’être rassurée dans des situations qui m’inquiétaient. Au parc, je faisais partie de ces mamans qui criaient à tue tête (je m’en suis aperçue après coup et j’en suis même un peu gênée en y repensant…) : “fais attention!” “non , pas là, c’est trop haut”, “je viens, on fait le toboggan ensemble, je te tiens…”, bref, heureusement que mon enfant a été tolérant et patient avec moi!
Les jours et les années sont passés à la vitesse grand V, me confrontant ci et là à de nouveaux questionnements sur ce qui est bon ou non (le naturel revenait au galop!), puis acceptant définitivement de me laisser guider dans ces expériences par mon enfant, j’étais là pour l’accompagner. Les règles de vie étaient cependant claires à la maison sur l’usage des écrans, la politesse et le respect d’autrui… La bibliothèque nous permettait de nous nourrir en livres divers et variés qu’il choisissait et que je regardais parfois avec un œil inquiet : “devrait-il lire de telles bêtises…?”. Ses goûts s’affirment et je remarque aussi avec les jours que nos discussions et découvertes en famille s’y retrouvent régulièrement. Cela me fait du bien et me rassure (décidément qu’est-ce que les parents ont besoin d’être rassurés!) sur ce “bain de culture et d’éducation” dans lequel il vit (à la maison, à l’école, au centre de loisirs…)
Un dimanche, mon enfant est allé seul jusqu’à la boulangerie pour acheter le pain (elle est à 5 minutes à pied), il avait 8 ans je crois, il a rencontré sur le chemin une personne qui lui a dit que ses parents étaient inconscients de le laisser aller ainsi seul et qu’elle même ne laisserait jamais son enfant faire de même. En rentrant, cette attitude nous a tous questionnés : faisions-nous courir un danger à notre enfant en lui proposant cette expérience de vie? Nous nous baladions régulièrement avec lui et avions pu vérifier son comportement responsable : l’arrêt au passages piétons, l’observation des véhicules, l’attitude à avoir s’il se faisait importuner… il était aussi capable de compter son argent et de vérifier sa monnaie. Mon choix était donc adapté à la situation, je faisais donc confiance en les capacités de mon enfant. Mon enfant s’est lui aussi questionné : serions-nous des parents irresponsables en lui laissant cette opportunité? Nous lui avons laissé faire son chemin, c’est à dire ne plus aller chercher le pain seul durant quelques semaines puis y retourner avec plaisir. Le questionnement ici est intéressant car il s’agit d’accepter de donner de l’importance à la parole d’une personne étrangère qui avait un point de vue différent du notre. Mon enfant a analysé lui même la situation et nous a lui même confirmé quelques semaines plus tard sa volonté d’y retourner et donc cette confiance en lui même et en sa capacité de réaliser la course avec succès.
J’ai à ce propos tout récemment été choquée par l’engouement pour “un gadget à rassurer les parents”, vendu comme les autres à un prix monstrueusement élevé : (mais la tranquillité d’esprit des parents n’a pas de prix…) il s’agit d’une montre gps qui permet au parent et à l’enfant de s’appeler (vous ne trouverez pas le lien ici… ); en gros, comme l’enfant est trop petit pour avoir un téléphone ou qu’il l’a déjà perdu…, on lui accroche un bracelet électronique au poignet (vous avez fait le parallèle?). J’ai immédiatement repensé à un épisode de Black Mirror, une série britannique : “Les épisodes sont liés par le thème commun de la mise en œuvre d’une technologie dystopique, le « Black Mirror » du titre faisant référence aux écrans omniprésents qui nous renvoient notre reflet. Sous un angle noir et souvent satirique, la série envisage un futur proche, voire immédiat. Elle interroge les conséquences inattendues que pourraient avoir les nouvelles technologies, et comment ces dernières influent sur la nature humaine de ses utilisateurs et inversement.” (source : Wikipédia). L’épisode en question s’appelle Arkangel et traite de cette technologie sur un versant extrême. Je vous laisse retrouver ici l’interview bonus des créateurs :

Tout cela nous amène à réfléchir et à avancer en tant que parent, à différencier angoisse (sans objet réel et concret) et peur (d’un objet en particulier), à apprivoiser et raisonner ces peurs qui peuvent parfois brider les expériences que nous laissons vivre à nos enfants.
Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière de faire (tant que l’enfant n’est pas mis en danger, qu’il est en sécurité), pas de méthode parfaite ou irréprochable, il y a surtout l’amour que vous mettez dans l’accompagnement de vos enfants et cette conscience qui doit être permanente que votre enfant est un être à part entière, individuel et différent de vous, en devenir.
Etre parent est une réelle aventure dans laquelle il nous est donné d’apprendre au quotidien et de nous confronter à nos points de vues : nous avons tous en tête des situations où nous avons été mis face à ces limites qui sont les nôtres ou parfois celles des autres… Soyons conscients de nos imperfections et confiants dans notre manière d’avancer chaque jour auprès de nos enfants : avançons un pas après l’autre et laissons-nous la possibilité de ne pas savoir, d’attendre pour voir.
Il est fondamental de pouvoir laisser à nos enfant cette liberté d’être et de choix, guidée par notre amour et notre bienveillance. Nous sommes en quelque sorte les tuteurs de nos enfants mais quelle plante solide et vive aurait besoin de ce bâton toute sa vie?
Soyez fiers de vos enfants, de ce qu’ils sont et de l’espace que vous leur laisserez pour devenir eux-mêmes.
NB : Il peut paraître étonnant de ne pas avoir utilisé le mot “autonomie” dans ce texte alors qu’il fait partie du titre et semble fondamental. Cet absence est volontaire car ce mot est malheureusement mal employé ou souvent rétréci, sa signification se résume souvent à une partie étriquée de savoir faire seul les gestes du quotidien à la maison. Tout ce texte contient une toute petite partie de ce terme autonomie, qui concernera aussi bien la pensée, l’expression, l’action…
Autonomie et liberté ne sont que rarement pleines, pour autant puissions-nous être conscients de leurs limites nous concernant et ne pas nous aliéner nous mêmes, et puissions nous ouvrir l’horizon de nos enfants afin de leur permettre d’y goûter et de savourer avec délectation et curiosité les plaisirs qui y sont liés.
Bénédicte Thiriez.

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